Le travail des soignants : idéal et réalité

Pour la journée mondiale des infirmières, le Collectif NB3NP  fait le point sur les conditions de travail et la qualité des soins.

Pressés comme des citrons, nous sommes exténués et écœurés après le travail. Heureusement qu’il y a des proches pour nous soutenir parce que notre job, bien qu’il soit essentiel à l’ensemble de la société, n’est pas très valorisant. Les vraies marques d’appréciation viennent toujours des patients ou de nos collègues. Le système pèse lourd sur nos épaules. Les quelques améliorations çà et là sont faites au prix d’une réduction généralisée de la qualité des services et de nos conditions de travail. Toujours aux courses, stressées, notre épuisement et nos frustrations finissent par miner les relations avec les patients. Pas le temps de s’émouvoir devant la misère, passons au prochain numéro !

Un système déshumanisé

Dans un contexte si démoralisant, la vaste majorité se sent impuissante et préfère se taire au lieu de dénoncer les mauvaises conditions de notre travail : c’est la loi du silence. Ainsi, la violence que nous refoulons est redirigée contre nos collègues ou, plus étrangement, contre nous-mêmes. On crie au scandale au moindre manquement puisque ça nous retarde. Personne n’a droit à l’erreur dans ce système déshumanisé par les impératifs de productivité.

Les soins changent, comme le reste du système de santé, à une vitesse phénoménale. Les études démontrent une évidence qui sera réfutée dans deux ans suite à des études plus poussées. Les recommandations professionnelles suivent donc les mêmes aléas. Chose certaine, ces directives cliniques sont naturellement basées sur des résultats probants, une étude approfondie des divers facteurs organisationnels et cliniques qui mènent de façon directe à des meilleurs soins et un niveau de sécurité plus élevé.

L’idéal… et la réalité

Voici l’idéal : un père se présente avec son épouse aux urgences de l’hôpital. Madame passe au triage, est vue rapidement et évaluée selon les critères les plus stricts pour établir un triage juste. La famille est admise dans un box et reçoit des soins adaptés à sa situation. Elle reçoit aussi des soins qui lui permettront d’apprivoiser la douleur. L’infirmière demeurera avec elle, l’accompagnera, la rassurera et informera son conjoint anxieux. La patiente reçoit la thérapeutique correspondant à son problème de santé et bénéficie d’une surveillance de qualité en fonction de sa pathologie et des médicaments que lui sont administrés. Il y a même un soignant qui prend le temps d’appeler la personne qui garde leurs enfants pour rassurer tout le monde. Elle va mieux. La famille a été accompagnée par des êtres humains qui avaient à cœur le bon déroulement de cet épisode.

Voici la réalité : la famille se présente au triage. Toutes les civières sont pleines, le service est effervescent, le personnel court de partout, crie des informations d’une chambre à l’autre, fait fi de la confidentialité au profit de l’efficacité. La famille attend donc d’innombrables minutes avant de voir un professionnel, qui évalue la situation à la va-vite. « Vous semblez souffrante, Madame, mais nous n’avons pas de chambre pour vous. Peut-être que si vous alliez vous promener un peu, nous aurions une place un peu plus tard. » La famille sort donc et fait le tour de l’hôpital alors que les douleurs s’intensifient. Elle rencontre des infirmières qui quittent leur travail en pleurant après douze heures consécutives. La dame ne sait pas comment contrôler sa respiration, la douleur est intense. Le conjoint est désemparé, ne sait pas trop quoi faire, tant pour le confort de son épouse que pour le sien.

Finalement, elle va être vue dans un box qui s’est libéré. Mais là, pas encore d’infirmière… Quelqu’un de différent vient de temps à autre, en disant « Ne vous inquiétez pas, on s’occupe de vous ! » Les douleurs sont intolérables, la patiente hyperventile, vomit, ne trouve plus de position pour se soulager. Personne ne l’accompagne. Le médecin passe, l’examine, puis repart. Au moins, il s’est nommé et s’est informé un peu. La dame veut être soulagée, le médecin est d’accord. Branle-bas de combat, une infirmière devra rester au chevet, mais aucune n’est disponible. Autre délai. Bientôt, lui dit-on. « Respirez, madame, le médecin arrive… » Puis, tout s’accélère subitement. Les soins se font dans le froid, impersonnels. Cette expérience devient seulement un gros geste technique de plus pour une équipe débordée. Le mari n’est au courant de rien. Au suivant.

C’est une réalité qui, sans être ce tableau 365 jours par an, survient beaucoup, beaucoup trop souvent.

L’impact de nos conditions de travail sur la qualité des soins

Le fossé qui sépare la réalité et l’idéal est en fait l’ensemble des conditions de travail des professionnels de soins. La surcharge de travail, les heures supplémentaires, le manque constant de personnel. Pas le choix, il faut couper quelque part. Mais où ? Certes, nous devons assurer un maximum de sécurité pour les patients, offrir le service à tout prix, peu importe le contexte. Les soignants se priveront de vacances s’il le faut, mais le patient aura ses soins prodigués coûte que coûte. Mais se questionne-t-on jamais sur la qualité des soins ? Est-ce que quelqu’un, quelque part, se demande si avec un personnel épuisé, surchargé, terrassé, les soins peuvent encore être considérés efficaces et sûrs ? Qui se demande comment seront soignées les familles ? Qui se pose la question : comment à l’avenir seront pris en charge les patients et dans quelles conditions ?

Pour que le soin reste humain.
Notre métier, c’est panser vos maux avec nos mots.

Collectif NB3NP

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